La fin du monde, c’est la maison au bout de ma rue.

Depuis un mois, quand je me lève le matin, vers cinq heures, pour aller travailler, ouais pour aller à mon travail, je me lève à cinq heures. C’est quoi mon travail? C’est pas compliqué c’est quoi mon travail, je travaille comme esclave dans un restaurant. Oui, je suis une esclave, une esclave des refills, je suis une esclave des commandes compliquées pourquoi tu prends pas deux œufs bacon comme tout le monde ok je veux bien te mettre des tomates au lieu des patates, mais arrête là s.t.p. genre une toast de pain blanc et une de pain brun en accompagnement, c’est normal que ce soit pas une touche rapide dans la caisse pis si tu commandes un café et que je te le donne pas dans la minute qui suit, ben c’est correct aussi parce qu’une minute c’est pas long et non ce n’est pas justifié que tu me regardes avec dégoût parce que j’ai beurré tes toasts alors que d’habitude tu prends toujours avec-pas-de-beurre. Quand le restaurant portera ton nom je m’en souviendrai, en attendant, j’ai une idée, crosse-toi donc avec ce beau beurre-là, tu vas peut-être dépogner du cul. Oh my god c’est tellement vulgaire. Sorry. C’est juste que c’est tellement pas la fin du monde, de répéter des trucs pour être sûr que tout le monde s’est bien compris, c’est tellement pas la fin du monde de dire s.t.p., merci, bonne journée, c’est tellement pas la fin du monde d’aller au restaurant déjeuner tranquille sans que le monde qui te sert devienne ton esclave le temps de deux toasts pain brun ménage avec-pas-de-beurre pis un grand café,

–       On a juste un format de café.
–       Ben d’habitude, je prends un gros café.
–       Ok d’habitude tu prends un gros café, mais on a juste un format de café (fak je te crois pas).
–       Bon ben je vais t’en prendre un quand même, même si c’est un petit.

Faut tu que je dise merci dans ce temps-là je sais jamais…

La vraie fin du monde, c’est la maison au bout de ma rue, c’est ça, la vraie fin du monde. Quand je me lève le matin, à cinq heures, pour aller être l’esclave des «toasts pain blanc pas trop grillées pas trop de beurre» pis des cafés lattés avec

–       Ben trop de mousse dedans.
–       J’ai pas mis de mousse madame.
–       Ben c’est quoi ÇA.
–       Ben c’est le lait chaud il mousse un peu sur les bords du verre.
–       Ben je t’avais dit pas de mousse.

En tout cas. Juste dire que la lumière dans le salon de la maison au bout de ma rue est déjà allumée, à cinq heures le matin et je suis contente parce que le soir, quand je me couche vraiment tôt, je dirai pas quelle heure parce que ça fait comme si j’avais dix ans, ben la lumière est aussi allumée à ce moment-là. Pendant la nuit, si je me lève, j’ai développé comme une espèce d’obsession je l’avoue, ben je vais voir et puis ben, la lumière dans le salon de la maison au bout de ma rue, ben elle est allumée. Je suis pas épaisse là, y’a du va et du viens dans cette maison-là, je capote pas à propos d’une lumière restée allumée, non, la maison dans laquelle la lumière est allumée, je vois qu’il y a de la vie dans cette maison-là et ça me rassure.

Dans cette maison-là où y’a de la vie, au bout de ma rue et ça me rassure, je suis contente que la lumière y soit allumée.

Y’a comme quelque chose que je veux dire, mais que je prends trois cent milliards de détours pour le dire pis c’est niaiseux parce que pour le moment ben y’a de la lumière et je suis contente. L’affaire c’est que, dans cette maison à la lumière allumée la nuit et le matin très tôt au bout de ma rue où il y a de la vie, il y a aussi une dame qui s’est fait dire récemment que son chum des quarante dernières années, ben ce sont les dernières nuits qui passe avec sa blonde des quarante dernières années. Fak moi quand je vois cette lumière-là dans le salon allumée, j’ai l’impression que la maison me fait un clin d’œil, je me dis qu’ils se racontent leur vie en la commentant, dans une grosse doudou, je m’imagine qu’ils parlent toute la nuit, ensemble, dans le salon, c’est ça que je m’imagine, quand je passe devant la Maison Clin d’Oeil pour aller travailler, je sais pas si quand le temps est conté on l’utilise pour faire des nouveaux souvenirs ou revisiter les anciens, ça, je sais pas, j’ai pas encore décidé ce que j’imagine de ce côté-là, sauf que je sais que j’imagine qu’ils se font à déjeuner, tranquilles, deux toasts pain brun ménage peut-être, ça sent les toasts dans ma tête et ça sent le café fort aussi. Ils petit-déjeunent trois fois par jour, pas pressés de voir le jour finir, c’est ça que je m’imagine.

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La fin du monde, c’est cette maison-là, au bout de ma rue, que la lumière s’est éteinte hier en fin de soirée, pis qu’elle s’est pas rallumée depuis.