Moitié elle.

par lolmaquerelle

C’était le genre de soirée moitié monde que je m’en crisse, moitié elle.

J’t’allé parce que ça faisait longtemps que j’avais pas bu du fort à bouteille en espérant que ça se finisse comme chaque fois qu’on boit du fort à bouteille.

Elle pis moi, on aime ça boire du fort à bouteille en se checkant din yeux de biais, sans se parler, juste en se regardant dans les yeux de biais en calant du Jack à bouteille. Chacun son truc. Qu’est-ce tu veux. Prochaine affaire tu sais on se parle pas de la soirée, on cale chacun de notre bord, en attendant. On se rejoint en silence en fin de soirée, juste le fait qu’elle accepte l’invitation à la soirée du monde qu’on s’en crisse, me laisse deviner qu’elle me dira encore pas non. On va finir ça dans notre ailleurs, pour jaser de tout pis de rien, mais surtout de rien. Si notre ailleurs existait pas, j’aurais pas vraiment de raisons d’avoir un ici, je pense.

Si seulement c’était quelque chose de passionnel, si seulement je pouvais accuser un passage chaotique de ma vie si seulement je pouvais dire que personne m’attend.

Ça faisait quand même un bout que j’avais pas googlé son nom, je pensais être guéri.

Prochaine affaire tu sais on se parle de ce qui fitte pas à job, de nos aspirations mortes, de nos parents qui vieillissent à vue d’œil, du fait qu’elle haït être une fille de son âge. Elle me dit qu’elle a hâte d’avoir trente ans, qu’à trente ans, elle va se reconnaître enfin. Elle pense qu’elle va être plus belle qu’elle a jamais été, rendue à trente ans. Je la trouve déjà noble, mais j’essaie pas de la convaincre. On essaie pas de convaincre les convaincues. Sauf que c’est vrai que je l’ai jamais vue comme une fille. Comme une femme non plus tant qu’à ça. Je l’ai jamais associée à une réalité. Elle entre dans aucune de mes catégories. Je me trompe souvent entre le nom Jeanne pis Martine mettons, mais est pas dans cette catégorie-là non plus des mixes de noms. Je me trompe jamais entre ma blonde pis elle non plus sont dans deux catégories différentes, mêmes pas opposées. Presque complémentaires. Non, sont complémentaires.

On s’éclipse du monde, même pas pour aller frencher. On s’éclipse du temps, plus. On sacre l’espace temps au boute de nos bras pis on se retrouve les deux. On n’a jamais passé plus que disons vingt-quatre heures ensemble. Des fois, je me demande si je l’imagine. Moi, je sais que je m’achète des clopes juste pour quand je vais parler avec elle. Tout le monde pense que j’ai arrêté de fumer, elle pense que j’ai jamais arrêté. Je supporte très bien la voir embrasser son chum, elle réagit pas quand j’embrasse ma blonde. C’est autre chose. Ce qu’on est quand on est ensemble, ça se prend pas pour emporter, ça se met pas dans une poche, ça s’écrit pas dans une conversation Facebook. Elle a pas besoin de me parler de ses angoisses, je les lis dans son visage, c’est pour ça qu’on boit du Jack, sinon elle regarde partout en même temps, sauf vers moi. Il nous faut du Jack pour qu’elle accepte ce qui pour moi s’avère simple, même si elle aimerait que ça se mette dans une conversation Facebook. Elle essaie souvent de me faire dire qu’elle me manque. Elle me manque toujours, elle va toujours me manquer, mais je peux pas lui dire ce genre de trucs, je veux pas m’enfuir avec elle, je veux qu’on reste où on est et qu’on se rencontre au milieu.
Je veux lui parler dans ce milieu-là, de ma chienne qui est morte le mois passé, du fait que je comprends plus mon meilleur ami, de ma grand-mère qui se rappelle pas mon nom. Elle répond à tout ça qu’on devrait se programmer pour se réveiller à la même heure tous les matins, chacun dans notre quotidien. J’ai envie qu’on le fasse, mais je pense à quand ma chienne est morte. J’aurais aimé qu’elle soit là quand ma chienne est morte. On aurait bu du Jack à bouteille et on aurait fumé des cigarettes, on aurait gossé un écriteau dans du bois. Je peux faire tout ça avec n’importe qui d’autre, mais je supporte pas les silences avec qui que ce soit d’autre qu’elle. Même si on a juste quelques heures à nous, j’ai besoin de choisir ce que je lui dis, je veux la préserver du moi que je suis tous les jours, je veux toujours être avec elle celui que je suis quand je suis avec elle. Je veux toujours qu’on se donne des rendez-vous au milieu de nos vies. Je la veux jamais chez moi. Sa catégorie va s’éteindre la première fois qu’elle me dira non. Je chercherai jamais à la remplacer. Je sais que bientôt son non s’en vient. Elle a pas besoin de me parler de cette angoisse que je représente de plus dans sa vie, je l’ai lue dans son visage la dernière fois qu’on a bu du Jack à bouteille.

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Le monde autour de moi y’est moitié que je m’en crisse, moitié nous. Pis quand y’aura pu nous ben.

Crédits photo : Lily Pinsonneault